"LETTRE AU GUETTEUR"

 

(Pictogramme n°11, galerie d'art contemporain Daniel DUCHOZE, Rouen, décembre 1994)

 

Mon cher Jean-Paul,

J'ai repris pour cette lettre le titre d'une de tes oeuvres... Le Guetteur veille à l'extrême pointe du monde, les yeux écarquillés face à la nuit. L'homme de vigie est à l'avant-poste de l'humanité, vieille coque disjointe et rompue, tournée vers l'inconnu pour fuir le trop connu, aveuglement, violence, destruction, douleur...
Comme toujours dès le premier contact avec tes oeuvres les questions émergent. La galaxie Souvraz a changé. Le contenu de ces toiles, bois, papiers, s'est densifié. C'en est fini - en apparence - des atmosphères exubérantes et canailles, marins en bordée, petits dieux inquiétants et narquois, prostituées en tenue de combat, toute une mythologie luxuriante et précise. La sobriété de la composition et des couleurs semble guidée par une intériorité que l'expérience a affirmée, par un désir d'aller à l'essentiel, de ne pas se perdre en chemin - comme le font les mots, parce que vidés, usés - de parler davantage encore à l'instinct qu'à l'intelligence.
Face-à-face homme-animal, homme-mort, rapports de force tendus par l'impossibilité d'atteindre jamais à l'équilibre, juxtapositions d'où naissent de fulgurants raccourcis, théâtralité de la mise en scène se nourrissent des leçons des grands de ce siècle : Strindberg, Kafka, Genet, Bernhard, peintres d'un monde d'horreur et d'absurde. Je pense aussi à Kavvadias, son "Quart" (condensé d'existence, trois mots jetés à nos oreilles et tout est dit), son climat de désespoir et de pesantes ténèbres, sa certitude absolue du néant passé, présent et à venir. "Prends-moi par la main pour me montrer le monde". "Je n'ai pas de main. Il n'y a pas de monde". Moins de noirceur chez toi, cependant : je perçois dans tes oeuvres un regard amusé, comme une main tendue à l'apaisement. L'innocence s'accorde le temps d'une pause.
Tu fais parler la matière, cette grande muette : mais c'est nous qui sommes sourds. Tu nous rappelles sans cesse son omniprésence, sa toute-puissance - sa revanche - de chose inerte sur nous et nos vies. Bois, terre pourrie, plâtre couleur d'ossements et de falaise, durs ou tendres, implacables ou dociles, auxquels tu te mesures, ont trop de similitudes avec notre propre chair, nos propres os pour nous laisser indifférents : qui voudrait voir sa mort, ou même sa condition de mortel ?
C'est que la mort est partie intégrante de la vie, à notre grande terreur. Nous faisons tout pour la masquer, pour chasser cette ennemie rebelle de notre territoire, croyant la désintégrer par le seul effet de la volonté ou de l'ignorance, oubliant que ce territoire est avant tout le sien. Ne pouvant se résigner à coexister avec la Rôdeuse blême, l'homme la déguise en un flamboyant simulacre de vie : pompe colorée des funérailles napolitaines, momies palermitaines au visage de parchemin, parées pour quelle exhibition macabre ?, crânes en sucre des Mexicains participent au même rituel conjuratoire. Mais de ces visages qui défilent sous nos yeux, quels sont ceux des morts, quels sont ceux des vivants ?
L'un des paradoxes de ton oeuvre, c'est peut-être cette inspiration au confluent d'arts primitifs venus d'au-delà des mers ou du temps (mais toujours liés par d'étranges ressemblances, comme se ressemblent tourments et craintes de toujours) et du souffle de l'expressionnisme, de la farouche puissance de ses moyens, dont tu disposes avec une pleine maîtrise, et auxquels tu voles force et scepticisme. Si l'homme savait combien peu de chose le sépare de la bête, combien le monde qu'il croit dominer est livré à des courants sauvages, peurs et désirs ancestraux inscrits sur ses chromosomes, alluvions de son sang. Les Ages du Bronze se succèdent... Une force primitive et vorace jaillit des fêlures du bitume et du béton, de nos esprits d'Occidentaux policés, de nos vies décaféinées, que seul décèle ce Guetteur obstiné, rompu au combat avec les éléments. Sculpteur anonyme de chapiteaux romans, "artiste" du magdalénien, chasseur et traqué, occupé à tracer d'une main balbutiante cerf, bison et armes, laissent leur empreinte dans ton oeuvre, celle d'un Souvraz à la fois imagier médiéval et iconoclaste par son refus de l'image-culte.
Le mystère de ces oeuvres vient de ce qu'elles nous montrent le monde dans la simplicité même de son mystère : peinture de l'ambivalence plutôt que du parti-pris, de l'interrogation plutôt que de l'affirmation. La vitre opaque du pessimisme se retire pour laisser place au doute. Les situations quotidiennes et leurs acteurs dérisoires échappent à leurs coordonnées matérielles d'espace et de temps, à leur destin éphémère. L'instant que tu représentes est transfiguré, projeté dans une sphère autre, comme l'ombre démesurée et tragique d'une minuscule silhouette humaine. Il nous dépasse. Il rejoint l'universel. C'est cette vision qui illumine, cette instantanéité soudain dépouillée, transcendée, qui font la force des images présentes, dans l'unique confrontation qui soit : celle de l'homme avec la douloureuse platitude de sa destinée.

Avec toutes mes amitiés...

 

R.D. - octobre 1994

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