MAUVAIS SIGNES

Nouvelle

Une liasse de brouillons. On ouvre un dossier en carton rigide, feuilles A4 empilées, autres formats inclassables, souvent des feuilles pliées ou coupées en morceaux. Des ébauches de lettres, des missives tronquées, certaines froissées, même, j'ai dû me raviser et déplier, lisser du plat de la main ces condamnées, peut-être même les extraire de la corbeille, ultime recours en grâce. Je dois le constater, je me suis appliquée, j'ai corrigé, cherché les mots, mes efforts étaient leur propre récompense. L'évocation vaut le détour. Nous avons levé des armées, des souffles en nous, voilà ce qu'il en reste : ces signes qu'ont tracés mes mains. Je me dis in petto que les ardeurs éteintes ne nous épargnent pas le ridicule. Ce passé-là est encore tout hérissé de grimaces et de gesticulations. Où est la fièvre qui nous tordait le ventre, nous frappait d'insomnie, nous jetait à nos bureaux dans un spasme ? Les phrases qui transpiraient le désir et le manque, et la sensation charnelle qu'écrire comblait ce manque ? Et où donc puiserai-je un peu de pitié, un peu de bienveillance, pour nous-mêmes ? L'ébauche d'un sourire, ou d'un regret ? Aujourd'hui, restent des mots évidés, desséchés, morts bien qu?ayant gardé toutes les apparences de la vie. Moins vivants - ô goûtez l'ironie ! - que les hiéroglyphes sur les étuis à calames des scribes. Secs comme aujourd'hui l'encre qui leur donna substance et apparence. Verbum caro factus est... Puis la chair s'est faite poussière. Apparence, double face des signes, la face mortelle, qui s'évapore, la face matérielle, qui reste sur le papier.
Tes lettres sont rangées à part. Je ne relis pas, je regarde. Regard incongru du voyeur... Le sillon parcouru par la plume de ton Waterman. A certains endroits l'encre luit comme si elle était fraîche d'humidité : une table mise et désertée dans une maison abandonnée, un simulacre de présence. Oui, cela me trouble, me trouble parce que je le veux, je veux feindre l'émotion que je ne trouve plus en moi. Je n'ai pas, face à ces reliques, la prétention ni l'illusion de ressusciter le mouvement impérieux qui t'animait, le bruit du coeur. Cet orgueil-là m'a quittée, et peut-être est-ce un commencement de sagesse - mais pourquoi me replonger dans la contemplation de ces choses mortes ? Ils restent froids, les mots brûlants sortis de toi.
Au bout de tant de ratures, de répétitions, au sens où un comédien répète, de consciencieuses remises au propre, notre histoire tenait donc en si peu de lignes... Je promène un index lent sur la feuille, format A4, avec un geste qui est celui de la caresse et celui de la gomme, la passion s'efface, et je n?attends rien, et rien n'altère la lisibilité, le tracé des signes, messagers sans mémoire, mauvais signes qui portaient en eux leur asphyxie, mon doigt n'a pas de prise sur l'encre sèche de tes lettres.

janvier-février 01

Rafaèle Decarpigny©2001

Pour imprimer cette page, veuillez cliquer sur le bouton ci-dessous :

Pour télécharger ce texte au format PDF, veuillez cliquer ici

Retour à la page d'accueil