LA MINUTE DE SILENCE

Nouvelle

par Rafaèle Decarpigny

Je sais que ma voix au téléphone se décompose d'abord en signaux électriques, puis se recompose en signaux sonores. Qu'elle escalade des fils, s'engouffre dans des câbles, se disperse dans l'air, passe d'un émetteur à un satellite qui la lance à un récepteur, retombe et qu'alors seulement tu peux l'entendre, comme un bourdonnement que presque rien ne séparerait du néant. Les opérations se déroulent en un millionième de seconde, autant dire instantanément. Je n'ai jamais réussi à comprendre.
Je peux à peine imaginer après quel périple ma voix arrive jusqu'à toi, et cela suffit à me donner le vertige. Comme la sonnerie. C'est terrible la sonnerie du téléphone. Un petit geste - on enfonce dix touches, ou plus - déclenche à distance un terrible remue-ménage. Je la vois courir dans des circuits, emprunter un trajet inconcevable pour aboutir à ton bureau où elle appelle, appelle, résonne dans la pièce, dans les couloirs, rebondit un moment sur les murs et parfois, si elle n'est pas interceptée, se perd. De toute façon c'est sans fin.
Naturellement il en va exactement de même pour toi. Où que tu sois, je ne sais exactement à la suite de quel voyage ta voix me parvient enfin, apparemment intacte, charnue, présente, après avoir subi le même traitement chirurgical que la mienne, découpage en fines lamelles, analyse, reconstitution. Finalement notre histoire obéit à des lois ondulatoires très compliquées. Si on me les expliquait, je ne retiendrais probablement rien.
Cela ne rappelle en rien une cérémonie. Une de celles où, à la demande de l'orateur, l'assistance recueillie - plus souvent figée par obligation que recueillie - se lève et se tait. On honore la mémoire d'un disparu. Une grande nappe de silence cotonneux se déploie sur ces gens et se répand autour d'eux. Le moment se veut plein de solennité ardente et glacée. Une marée noire de silence. La démonstration a contrario du bruit. La minute s'écoule et on émerge, on s'ébroue comme un chien.
Aujourd'hui j'étais de nouveau en colère. Une colère impuissante qui n'ose pas élever la voix, s'exprimer. Nos différences, nos modes de vie incompatibles. Quoi d'autre ? Une pluie de détails sans nom qui m'irritent. L'indifférence qu'à tort ou à raison je te prête. Je pense - j'y pense sans cesse - au prix des communications. A qui m'en prendre d'autre qu'à toi ? Un silence a surgi dans notre dialogue, s'y est installé, incrusté. Comme je t'en veux. Je dis "Qu'on parle ou qu'on se taise, au téléphone, c'est le même prix. Et trois francs soixante et onze ça fait cher la minute de silence ". Puis je me tus car je n'avais je plus rien à dire et d'ailleurs je n'avais pas envie de parler. Tu ne dis rien. J'éprouvais de l'ennui mais aussi une rage sourde qui se manifestait par une paralysie du larynx (ou de quelque autre organe phonatoire, une expression savante que j'avais apprise à la faculté d'anglais.)
Aussi bizarre que cela puisse paraître, comment dire, le silence constitue alors la plus juste façon de m'exprimer. Et ces moments sont de plus en plus fréquents, les silences de plus en plus longs. Tu l'as aussi remarqué. Pendant ces temps morts le compteur tourne, indifférent : il n'a pas appris à distinguer la voix de l'absence de voix. Au téléphone le mutisme se paie au même prix que les paroles, et j'en viens à me demander s'il ne serait pas plus raisonnable s'appeler moins souvent. A nos quatre ou cinq appels quotidiens, diurnes et nocturnes, il y a pourtant une raison : nous nous voyons si peu.
Et il nous faut sans cesse combler la distance. Mille kilomètres nous séparent. Et nous accablent. Nos voix nous confirment que toi et moi sommes toujours là, que nous n'avons pas disparu, que l'un existe toujours pour l'autre et vice versa. Elles nous allègent temporairement du poids de la distance, réalisent pour nous l'impossible croisement. Nous nous projetons l'un vers l'autre à travers elles. Elles ne grignotent pas l'éloignement cependant. A ce fait existe une explication banale. Il n'y que deux états entiers, indivisibles, aveuglants d'évidence : la présence et l'absence.
Tu connais comme moi l'angoisse de ce salaud de répondeur qui te délivre imperturbable le même message, de la sonnerie qui s'égosille en vain dans le vide, du bip-bip-bip qui signifie "occupé". Angoisses et espoirs qui rythment, dominent nos vies. Ainsi j'ai appris à déceler les plus infimes oscillations de ton timbre - et encore c'est un leurre : pour les physiciens le son de la voix au téléphone est réduit à un spectre de fréquences limité, d'où filtrent appauvris, sans nuances, aigus et graves distordus. Trahis. Qu'importe. Je joue encore le jeu, je veux bien rester dupe. Nous multiplions les signaux. Ainsi ta présence pour moi, ton contour artificiellement tracé à coup d'ondes hertziennes, le seul réel.
Ces accès de rancune obscure m'épuisent. Durant mes journées - intolérable distillation du temps - je réfléchis. Je ne pourrai plus te tenir, aussi lointain, à bout de bras. Les chamailleries qui donneraient une raison d'être, une vie à notre histoire, n'existent plus depuis longtemps. Je veux exorciser ma peur de t'entendre t'évaporer à l'autre bout du fil, peur du vide, ce vide que, quelque soit le sens dans lequel je le considère, je ne peux, je ne peux apprivoiser. Cesser ma lutte, plier devant ma lassitude croissante, donner enfin une apparence au vide. Ne plus t’appeler : j'y viendrai.
Un jour le téléphone ne sonnera plus, ni chez toi, ni chez moi. Mes doigts perdront l'habitude de composer ton numéro d'un geste à la fois fiévreux et machinal : je persiste à croire à la mémoire des mains, à leur apprentissage presque immédiat d'une certaine façon de pianoter sur un clavier. C'est elles qui connaissaient les chiffres par coeur, pas moi. Nous penserons à cette époque où nous vivions au téléphone, du téléphone, comme à une hallucination prolongée, et rien ne viendra nous démontrer sa réalité (sauf, peut-être, les factures que nous aurons gardées. Ah, les factures). Beau rêve, cauchemar : la question ne se posera même pas.
Les blancs de la conversation seront supprimés, comme après un habile montage. Seul le temps de parole sera compté. Seuls les mots resteront, les doux, les mauvais, les violents, les bêtes. Comme des sentinelles sombres et lasses ils arpenteront sans but le labyrinthe de nos mémoires et le silence, lui, passera comme de l'eau entre les doigts.

 

RD - décembre 97

 

Rafaèle Decarpigny©2001

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