GAIN DE TEMPS

Nouvelle

 

Il y a plusieurs années que je vais là-bas une fois, deux fois, trois fois par mois (la fréquence varie selon les périodes). J'y ai fait mon trou ou plus exactement, je le refais, je le retrouve à chaque séjour en attendant d'abolir une fois pour toutes la distance qui m'en sépare, distance que rien ne réduit, deux heures et quart à trois heures de trajet selon l'itinéraire, la météo et le trafic, voies si bien connues et parcourues que ma voiture se dirige toute seule…
Vous prenez chaque fois les mêmes routes, vous ne les voyez plus, vous les engloutissez, elles vous traversent le corps comme le traversent chaque jour - à votre insu et sans que vous y puissiez rien - les milliards de neutrinos dont le cosmos nous bombarde en permanence. Le temps et l'espace fusionnent en une seule et même entité, puisque vous ne pouvez vous déplacer sans faire appel au temps, présence pesante ou légère, et que plus que jamais vous sentez son emprise sur vos actes et sur toutes les choses de ce monde. Oui, j'ai assimilé le temps à la bande grise qui se déroule sous mes pneus, j'ai ressenti ma dépendance…
Et puis un beau jour on ouvre de nouvelles routes, et vous ne passez plus aux mêmes endroits ; vous allez jusqu'à oublier votre ancien itinéraire. Pas de sentiment, seul importe de réduire la durée du parcours, la vitesse, toujours, et vous vous engouffrez sur ces voies lisses et bleues en songeant aux avantages quantifiables - confort, sécurité, régularité - qu'elles vous proposent.
La mise en service de l'autoroute A 29 a marqué un changement dans mes habitudes avant de se fondre elle-même dans mes habitudes, avant que je n'y pense plus. Un automatisme en a remplacé un autre. L'autoroute fait gagner du temps. Bien sûr, en contrepartie, il y a les péages, et les tarifs sont si élevés. Mais au bout du compte on s'y retrouve, et chaque minute gagnée vaut son pesant d'or quand il s'agit de rallier au plus vite le point de fuite de toutes les droites qui forment ma vie.
Que deviennent les routes délaissées ? Ces départementales empruntées pendant des années ? Ces villages que vous traversiez, ces carrefours ? Pareils aux amers, chers aux marins, qui jalonnent la côte, ces points de repère se sont évanouis dans l'espace et dans le temps. Je suis tentée de les relier à des souvenirs : à cette époque je passais à … (et je savais qu'il me restait cent kilomètres à parcourir), c'était le moment où je fréquentais les Machin-Chose, la galerie X, maintenant c'est fini, escamotés les Machin-Chose, une page s'est tournée, je suis passée à d'autres noms, et d'autres visages prêtent leur forme à la ville. Là, c'est la nationale qui vient de Paris, je m'arrête au stop, toutes ces voitures, ces camions… Qui seront un jour déviés eux aussi par la grâce d'une rocade, d'un nouveau tronçon autoroutier. La dernière fois que je suis passée par là, quand était-ce ? En mai 200…, donc il n'y a pas si longtemps, autrement dit il y a une éternité.
Où sont désormais ces bourgs et ces villages qui avaient pour nom Montdidier, Breteuil, Gerberoy, Gournay ? Ou encore Villers-Bretonneux, Longueau ? Rayés de ma carte personnelle, de mon univers. Lieux sans intérêt que je chargeais de symboles, que j'imprégnais d'importance car ils menaient, l'un après l'autre (et comme la route me semblait longue !), à la ville autour de laquelle tourne ma vie. Pourtant je regrette de ne pas m'en être davantage empli les yeux, moi qui les considérais distraitement, toute à ma hâte d'atteindre mon but, les hameaux toujours à la même place, les clochers immuables, alors que seules changeaient la coloration et la texture des champs et des bois. Parfois je m'interroge : reverrai-je ces lieux où j'ai laissé un peu de moi, de mes pensées, de mes soucis, et coupés du monde en quelques coups de pelleteuse ? Reste que chaque voyage est différent, long ou court, distrayant ou ennuyeux. Reste un court trajet à la surface de la Terre, une dérisoire griffure parmi tant d'autres. Le progrès, la modernisation du réseau ont accéléré l'allure de ma fuite en avant. Je ne reviendrai pas en arrière.
Les lieux perdus du temps gagné appartiennent à un âge où j'étais plus jeune, où mes préoccupations étaient autres. Oui, un jour, je me le promets, je reprendrai mon ancienne route, je ferai renaître les paysages d'autrefois à mesure que se déroulera le bitume et que je passerai sans laisser plus de traces qu'une brève averse sur un sol brûlant. Les lieux et les routes ont basculé dans l'oubli. Peut-être n'existent-ils plus, peut-être n'ont-ils jamais existé, décors de théâtre plantés le long d'espaces aussi incertains, aussi volatils que la mémoire.

R.D. - octobre 2001

Rafaèle Decarpigny©2001

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